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Le dernier convoi de Rennes  dit "train de Langeais"
Le convoi s'arrête à Segré au petit matin

 

Pour enrichir la mémoire du passé, nous recherchons des témoignages ou des documents  sur ce convoi de déportés  

La porte du wagon où se trouve Pierre Bourdan est ouverte dix minutes. Les blessés du wagon  reçoivent des soins. Comme à Nantes, les prisonniers reçoivent de la nourriture de la Croix-Rouge. Les Américains sont  paraît-il, à 18 kilomètres. On affirme que le train ne pourrait pas dépasser Angers dont les bombardements et le sabotage des voies avaient fait un cul-de-sac. Le train repart le soir vers Angers. L'espoir renaît.


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Pierre Bourdan 1 (2ème convoi)

"Nous étions bientôt à Segré où recommençait le remue-ménage de chaque nuit allées et venues de gardes et d’employés de la gare ; balancement de lanternes au long des rails dont la vague lueur grimpait par à-coups entre nos barreaux ; machine avant ; machine arrière, grincements de chaînes et cliquetis de crochets. L’un après l’autre, nous nous endormions, à la fois désenchantés et étrangement confirmés dans notre conviction que, en temps voulu, et quand nous le voudrions vraiment, nous donnerions au destin le coup de barre qui nous rendrait libres.

Au matin, nous avions pris beaucoup d’assurance. J’étais, pour ma part, étonné que l’attaque du train ne nous eût pas valu un interrogatoire serré des Allemands qui avaient remarqué, et dû interrompre, à plusieurs reprises, nos rapides échanges de paroles avec le chef de gare de Doulon. Chose curieuse : nous trouvâmes, au contraire, ce matin-là, nos gardes plus souples. Nous étions décidés à flous plaindre d’un certain nombre de choses et en particulier de ce que nous n’étions pas sortis du wagon depuis trente heures pour les raisons les plus élémentaires, de ce que les pansements des blessés ne fussent pas rafraîchis, et de ce que nous n’avions pas d’eau pour nous laver. Sentant un certain mollissement du côté allemand, nous étions résolus à en profiter. Et Rabache, notre interprète, qui parle un allemand non seulement correct, mais élégant, engagea, avec les gardes d’abord et leurs supérieurs ensuite, une controverse hargneuse qui tourna bientôt au comique, étant donné la nature des précisions fonctionnelles qu’il devait donner pour appuyer nos exigences. Nous étions quatre à le soutenir du geste et de la voix, passant entre les barreaux un front et un nez déjà passablement crasseux et répétant en chœur la fin de ses phrases comme l’Écho dans le poème d’Edgar Poe....

Nous nous plaignîmes énergique ment de ce que les blessés restassent sans soins et après trois heures de querelles, nous réussîmes à attirer l’attention d’un médecin major allemand d’apparence débonnaire qui reconnut le bien-fondé de nos griefs, mais eut lui-même quelque difficulté à se faire entendre. Vers midi, sortie, eau et soins aux blessés furent accordés. La porte ne fut ouverte que dix minutes, mais cela permit d’alléger une atmosphère qui, dans la chaleur terrible du début d’août, devenait, pour bien des raisons, irrespirable. Cette sortie, à quelques mètres du wagon, nous permit de remarquer, parmi les Allemands, la présence de quelques Mongols, dont les yeux en énormes virgules d’encre semblaient tout refléter sans rien voir.

A Segré comme à Nantes, un ravitaillement copieux et inespéré nous attendait. Il suffisait d’ailleurs, partout, qu’un train de prisonniers fût signalé et qu’il restât assez longtemps en gare, pour qu’un véritable service de donation et de distribution s’organisât, soit sous le couvert de la Croix-Rouge, soit directement. Fruits, sandwiches de toutes sortes, vin et parfois même cigarettes, étaient dispensés sans compter à tous les wagons. A aucun moment, nous n’avons manqué, non seulement du nécessaire, mais même d’un généreux superflu. Les gardes allemands, qui d’ailleurs, je crois, recevaient leur bakhchich tandis que les officiers se servaient libéralement de vin, n’intervenaient pas. Les cigarettes étaient, bien entendu, le luxe suprême et le plus désiré. Un curé nous donna ses deux derniers paquets et c’était un grand sacrifice, car il avait des doigts de fumeur. Un Sénégalais — il y avait, dans le train, quelques Sénégalais, mi - prisonniers, mi - travailleurs corvéables eut un joli geste il nous proposa des cigarettes à cent francs le paquet c’était le prix qu’il les payait. Gosset, qui ne fume pas, avait gardé, en tout et pour tout, deux cents francs soustraits aux Allemands et il dut se fouiller de fond en comble pour trouver un des deux billets. Quand le Sénégalais revint, il nous tendit le paquet de cigarettes il était déjà reparti, quand nous y retrouvâmes le billet de cent francs.

Les Américains étaient stupéfaits de voir sortir de ce pays, qu’ils savaient démuni, toutes ces richesses, de voir défiler sous leur wagon ces jeunes femmes et ces jeunes filles qui souriaient, leur disaient de gentilles paroles de réconfort en français ou en anglais maladroit, faisaient dix kilomètres à bicyclette, parce que nous avions demandé un jeu de cartes, tenaient tête aux gardes allemands lorsqu’ils leur reprochaient une conversation trop longue avec les prisonniers stupéfaits de tout ce qu’ils voyaient, du jeune garçon qui nous disait "voulez-vous le communiqué allié de midi ? " et nous en rapportait le texte
  — que j‘ai toujours conservé — dans une gourde, de l’ironie dédaigneuse ou de la bonhomie railleuse avec lesquelles les employés du chemin de fer traitaient les Allemands ; et ils commençaient à comprendre cette supériorité de cœur et d’esprit dont un peuple soi-disant asservi témoignait par le moindre geste et la moindre parole sur ceux qui prétendaient les dominer. Je ne crois pas avoir vu, sur tout ce parcours, un seul exemple de servilité, à côté de mille exemples d’indifférence au danger. Et nous étions vraiment bien placés pour juger, habitués qu’on le devient si vite, quand on est prisonnier et que toute la vie se résume à observer, à sentir le motif et le but du moindre mouvement, à deviner, sur un visage, le cheminement de chaque intention et de chaque pensée. A Segré, on nous affirma que le train ne pourrait pas dépasser Angers dont les bombardements et le sabotage des voies avaient fait un cul-de-sac. Et nous apprîmes (?) que "les Américains étaient à dix-huit kilomètres " — sans doute dans la région de Chateaubriant ? Dans la gare, dans la foule, il y avait une atmosphère d’attente fébrile et joyeuse, d’attente moqueuse à l’égard des Allemands dont nous sentions le malaise à la mollesse de leurs réprimandes.

Le soir, pourtant, nous repartions quand même sur Angers. Les visages allemands se rassérénaient ; les nôtres s’allongeaient. Au ton dont nos gardiens interrompirent nos derniers contacts avec les civils qui s’attardaient sur le quai, on mesurait le regain de confiance."

 

Sources:

1   Pierre Bourdan-"Carnet de retour avec la division Leclerc" Edition Plon 1965

                                                          Au Lion d'Angers les  convois sont réunis

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03/08/2015