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La clé qui aurait pu arrêter  le convoi au Lion d'Angers

Témoignage de Joseph Halligon – maire du Lion d’Angers (1947-1962)

Texte remis par J-M Laurenceau. Souvenir de août 1944 - Le dernier train. (Archives

 mairie du Lion d’Angers)

Bulletin de l'association pour la conservation et l’étude du patrimoine

de Grez-Neuville N° 6 — août 2014   (vous pouvez télécharger ce bulletin)

Pour enrichir la mémoire du passé, nous recherchons des témoignages, des documents ou des photographies des déportés de ce convoi  

10/05/2015

    

lI était environ 11 heures le 4 août 1944 quand Mme V.(ndlr Mme Vaillant) vint me demander de l'accompagner à la gare pour porter secours à des prisonniers politiques du train arrêté en gare au Lion-d’Angers. Je m'empressais de l'accompagner. La plus grande animation régnait sur les quais. Des officiers allemands, l’air encore arrogants faisaient les cent pas devant les wagons. A travers les barreaux des volets, on apercevait des prisonniers, la barbe longue, la mine fatiguée, les traits tirés. Mme V… et moi-même, nous  voulûmes pénétrer sur le quai, mais le maire nous informa que les officiers s'opposaient à ce qu'un trop grand nombre de personnes pénètrent dans la  gare et que d'ailleurs il avait assez de monde à sa disposition pour porter secours aux prisonniers. Ayant jugé tout de suite que j'avais mieux à faire ailleurs je laissai, Madame V… qui courageusement mis son brassard Croix-Rouge et passant outre aux observations du maire pénétra sur les quais.

Que faire pour sauver ces malheureux des griffes des Boches. Malheureusement pour nous sèment pour nous, nous n'avions pas encore reçu nos armes et de plus notre groupe était trop peu important pour attaquer sérieusement le train escorté. D'autre part, autant que faire se pouvait, il était préférable d’intervenir en force, en dehors de la ville, de façon à ne pas attirer de représailles sur la population. Combien de temps le train est-il resté en gare ? Personne ne le savait.

A midi, Mme S… m'informait que vers 16 heures les Allemands  autoriseraient une autre distribution de vivres et surtout de boisson, car il faisait une chaleur atroce et les prisonniers mouraient de soif. Je savais qu'un groupe de résistants se trouvaient en forêt de Longuenée c'est-à-dire tout près et pourrait le cas échéant nous donner la main, mais il fallait se concerter et agir vite. J'essayais donc d'entrer en rapport avec le chef du groupe. Impossible de le joindre. C'est alors que pour gagner du temps et empêcher le train de partir, un système de sabotage d'aiguilles fut imaginé. Le jeune chef de gare intérimaire M. Gardet (originaire de Pruillé), fit tout ce qu’il pu pour que le train resta en gare et plusieurs prisonniers de la région de Saint-Brieuc, aujourd’hui heureusement de retour, entendirent le chef de gare proclamer sur le quai : «Si le train part du Lion, ce ne sera pas de ma faute».

Effectivement, grâce au concours combiné des services de la gare et de l'intervention occulte de certains résistants, le train était encore en gare dans la soirée, le château d'eau vide comme par hasard ne pouvaient ravitailler les locomotives.

Une motopompe est installée pour alimenter le réservoir des locomotives

Flairant le sabotage, l'officier chef du convoi déclare au maire que les prisonniers ne seraient pas ravitaillés tant que les locomotives n'auraient pas fait leur plein d'eau. Il a fallu installer la motopompe d'incendie et plusieurs centaines de mètres de tuyaux pour prendre l'eau de l'Oudon et ravitailler les machines. Dans la soirée une nouvelle distribution de vivres aux prisonniers fut autorisée. A la nuit tombée, chacun dût rentrer chez soi sous peine de sanctions les plus graves. Mais toute la nuit les habitants du Lion d'Angers entendirent le sifflement des machines et le bruit du train faisant la manœuvre. Le 5 au matin, 1e train était toujours là, retenu par panne d'aiguillage. Mais ce n'était qu'un palliatif, et les secours ne venaient toujours pas. Il fallait trouver autre chose.

La préparation du sabotage de la voie ferrée

C'est à ce moment qu'entre dans mon bureau, un jeune homme de mon groupe J.R. (ndlr Jacques ROUX) qui me dit: Si vous m'autorisez le train n'ira pas loin, et tirant de sa poche, une carte d'état-major il m'indique du doigt un endroit particulièrement propice ; la  montée du ravin de Ru-Tors. " Là dit-il on peut sans danger pour les prisonniers faire dérailler le train. Il n’y a qu’à enlever un rail".

D’accord  lui dis-je, mais je vous interdis d’y aller seul, et en appelant mon jeune fils qui depuis quelques jours assurait mes liaisons, je l’envoyais chercher R.H., un autre jeune homme calme et décidé et qui en plusieurs circonstances avait fait preuve de sang-froid et de la plus entière discrétion. Quelques minutes plus tard, il était là. R…, voilà ce que Ja. me propose. « Es-tu volontaire? Tu sais que dans notre groupe, le travail ne se fait que volontairement ». Aussi calmement que si je lui avais commandé un kilo de pot-au-feu, il me répondit : « Je vais chercher mon veston et je reviens prendre la consigne ».

Cinq minutes après, il était là avec son veston et son vélo. Je donnais le mien à J.R. après avoir fait disparaître toute trace permettant de l’identifier. Entre-temps, j’avais prié M.M. de nous procurer une forte clef capable de dévisser un boulon de rail. Il fut convenu que les deux saboteurs en cas de coup dur ne se connaissaient pas. Qu’ils devaient, pour se rendre à l’endroit indiqué faire un long crochet et revenir par le château de la Beuvrière pour gagner la voie (moins de 2 km de la gare). J’étais loin d’être rassuré, il était 14 heures et tenter un sabotage en plein jour était extrêmement dangereux. Je voulus les accompagner, mais J.R. s’y opposa et me dit en riant : « Vous êtes le patron, il y a du boulot pour tout le monde, il faut que vous restiez là pour le commander ».  C’était en effet le devoi , et la gorge singulièrement serrée, la mâchoire crispée sur le tuyau de ma pipe pour dissimuler mon émotion, je dis en leur serrant la main : « Bonne chance, et à bientôt. Si à 16 heures personne n’est rentré, j’envoie une patrouille de reconnaissance». «Vous en faites pas » dit J.R. « ils l’ont dans l’os les boches». Et il partit avec R.H. en dissimulant sous son veston, l’énorme clef procurée par M .M.

A 16 heures, personne n’était rentré. A 17 heures, je n’avais toujours pas de nouvelles, j’étais terriblement inquiet et je me faisais intérieurement d’amers reproches me disant que je n’aurais pas dû laisser faire ce sabotage en plein jour. Je me préparais à envoyer une patrouille, lorsqu’un coup de sonnette suivi immédiatement de l’entrée de mes deux gars couverts de rouille, me rassura sur leur compte.

Avant toute chose, je m'empressai de les faire se nettoyer, car leur tenue était  plus que suspecte. Après une ablution abondante, ils me firent leur rapport.

Connaissez-vous la dimension d’un boulon d’un boulon de rail de chemin de fer, me dirent-ils ? Non, répondis-je. Bien nous non plus, mais ce qu’on sait bien c’est que la clef était trop petite. J'étais consterné – Vous en faites pas – ajoutèrent-ils aussitôt, on s’est débrouillé. Moi dit J.R., j’étais moins connu que R.H., alors je suis allé dans un village à côté et j’ai raconté une histoire de panne de voiture à un ouvrier qui m’a donné une clef plus grosse et à l’heure qu’il est le rail est dans le fond du ravin. R.H. ajoute calmement : « j’aurai jamais cru qu’il y avait tant de boulons. Et tout ça pour rien, car pendant qu’on cherchait une clef, le train nous a passé sous le nez. C’est moche pour les pauvres types qui sont dedans. Enfin ce qu’il y a de sûr, c’est qu’il n’en passera pas un autre tout de suite.

Ce fut le dernier train en effet, mais les conséquences d’une clef trop petite furent pour beaucoup de prisonniers du convoi la cause de leur mort.

(ndlr) D’après un témoignage récent et article du Courrier de l’Ouest du 12 août 1954, J.R. serait Jacques Roux, frère d’Hélène Desprez et R.H. Roger Hersant.


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